
Je me souviens d’une matinée dans un service de rééducation où je travaillais en tant que « titulaire ». Il fallait absolument que le patient de la chambre 127 soit prêt pour 9h. Le médecin voulait absolument voir sa cicatrice. Bien sûr, cela a chamboulé tout le planning de la matinée. Il fallait alors faire vite.
Par « faire vite », il faut comprendre accorder moins de temps aux autres patients et bien sûr courir dans tous les sens. Pas question de boire un verre d’eau, encore moins d’aller aux toilettes. A 9h05, le médecin n’était pas encore arrivé. 9h15, toujours personne. Et puis finalement nous avons entendu de grands rires aux alentours de 9h32. Il s’agissait donc de notre médecin, Mme M…, et sa collègue. Elles plaisantaient de leur réunion de la veille, cafés à la main. Après avoir dit bonjour et regardé quelques dossiers, Mme M… s’est finalement décidée à voir le patient vers 10h en demandant à l’infirmière si elle était prête. Le comble…
Voilà, nous avons couru pour… rien. Bien entendu, aucune excuse du médecin, encore moins de remerciements. Parce que finalement, c’est bien normal. Normal que nous, soignants, courions dans tous les sens pour les autres.
Courir pour que les séances de kinésithérapie puissent démarrer à l’heure. Tenir prêt un patient pour sa séance de psychologie. Courir pour qu’un résident soit prêt à aller faire son activité piscine. En fait, nous courons tout le temps pour tout le monde. Mais à bien y réfléchir, qui court pour nous ? En vérité personne ne court pour nous rendre la vie plus simple.
Parfois, il arrive même que nous courions pour d’autres collègues. Il m’arrivait au début de ma carrière de courir simplement pour me faire accepter par d’autres collègues. J’étais jeune, je voulais m’intégrer dans l’équipe. D’autres fois, il fallait courir parce que certaines voulaient leur pause cigarettes de 11h.
Mais il y a également le sacro-saint déjeuner qui doit absolument commencer à midi. Combien d’endroits ai-je connus où tous les soins étaient terminés à 11h55. Oh nous avions couru évidemment pour donner l’illusion que tout allait bien dans le meilleur des mondes. Regardez, toutes nos personnes âgées sont prêtes, habillées, elles sentent bon. Bon, il ne faut surtout pas dire que nous avons couru partout, parfois au risque de les avoir brusquées. Il est donc 11h55 et nous allons pouvoir enfin souffl… Ah non, « c’est les repas ! »
Alors un jour, j’ai décidé d’arrêter de courir. Je suis incapable de vous dire quel était ce jour précisément. Mais aujourd’hui je fais mon travail en marchant. Cela ne veut pas dire que je suis devenu un tire-au-flanc ou bien quelqu’un de laxiste. Je refuse tout simplement de me stresser et de courir. Je veux pouvoir faire mes soins en tranquillité. Comme dans n’importe quel autre métier.