Un « tu » peut rapprocher, un « vous » peut rassurer.
Dans les établissements de santé, la manière dont les soignants s’adressent aux patients dit beaucoup de la posture professionnelle adoptée… et de l’attention portée à la personne.

L’utilisation du tutoiement ou du vouvoiement n’est pas anodine pour les professionnels de santé.
Certains établissements ont incorporé dans leur règlement l’obligation pour les professionnels d’utiliser le vouvoiement envers les patients ou les résidents.
À la base de cette obligation, plusieurs enjeux apparaissent.
Tout d’abord, et ce qui est le plus important, l’instauration du respect envers les patients, les résidents et leur famille.
La distanciation de la relation soignant-soigné est également un thème important.
Le choix du tu ou du vous n’est jamais neutre dans la mesure où il touche directement à l’éthique du soin.
Le vouvoiement comme norme professionnelle
Le vouvoiement est le plus souvent la norme, surtout dans les établissements sanitaires tels que les hôpitaux ou les cliniques.
Tout d’abord parce que c’est une règle de politesse sociale de notre société. Lorsque l’on ne connaît pas une personne de manière intime, on utilise généralement le vouvoiement.
Cependant, dans certains contextes comme dans un bar ou dans une salle de sport, les personnes utilisent beaucoup plus facilement le tutoiement.
Il y a également une notion essentielle à prendre en compte, celle d’usager. Les soignants sont des professionnels qui fournissent des prestations de service. Ils ont face à eux des usagers hospitalisés car ils ont des besoins.
Le patient est également dans une situation de vulnérabilité. Le tutoiement n’est alors pas qu’une question de politesse : il devient une question de protection.
Dès lors, le niveau de la relation n’est plus comparable à celui que deux individus peuvent entretenir dans un cadre informel.
Lorsque nous mettons notre blouse, nous cessons d’être de simples individus aux yeux des patients.
Nous devenons des professionnels de santé. Et nous devons donc obéir à un cadre institutionnel qui se veut rassurant et protecteur pour le patient.
Les risques liés au tutoiement
Le vouvoiement permet également d’instaurer une distance protectrice avec le patient et sa famille.
La distanciation sociale risque d’être rompue avec l’utilisation du tutoiement.
Cela peut engendrer un risque d’affectivité déplacée ou un brouillage du cadre thérapeutique.
Tutoyer provoque un double effet :
• Faire sauter un des verrous de l’intimité,
• Initier un lien plus intime, voire plus amical.
Or, nous savons qu’il est bien plus difficile de refuser une faveur à un ami qu’à une personne avec laquelle nous maintenons une distance sociale.
Ce problème peut se rencontrer lors d’hospitalisations longues, dans certains établissements de soins de suite par exemple.
Il est d’ailleurs intéressant d’observer que lorsqu’un patient est tutoyé par l’ensemble d’une équipe, les stagiaires, eux, se voient souvent obligés de continuer à vouvoyer le patient. L’objectif pour le stagiaire est de maintenir ainsi un minimum de distance professionnelle.
Tutoyer peut également infantiliser un patient, surtout une personne âgée. Il ne viendrait à l’idée de personne de tutoyer une dame de 80 ans dans la rue. Dans les EHPAD, il en va de même.
Cela dit, il arrive que des aides-soignantes ou des infirmières tutoient des résidents masculins.
Il s’agit bien souvent de marques d’affection de leur part, renforcées lorsque le résident est plus vulnérable qu’auparavant.
Ces résidents semblent apprécier cette proximité. Il serait bien décevant pour eux qu’on leur enlève ce petit plaisir.
Cela démontre toute la complexité dans l’utilisation du tutoiement. Il existe des moments où le tutoiement peut ne pas être inadapté.
Cas particuliers : médico-social, enfants et adolescents
Qu’en est-il dans d’autres types de structures, comme le médico-social ?
Dans certains établissements comme les IME, FAM ou MAS, il est courant que le tutoiement s’installe naturellement.
Cela pourrait-il s’expliquer par le fait que l’on ne parle plus de « patients » mais de « résidents » ?
Pas vraiment, puisque dans les EHPAD, les personnes âgées sont également des résidentes. Et pourtant, il est très rare d’entendre des soignants les tutoyer.
Une des explications les plus probables est que les résidents des structures du médico-social, porteurs de handicaps physiques et mentaux, sont souvent institutionnalisés dès le plus jeune âge, en IME notamment, où ils sont habitués à être tutoyés.
Une fois adultes, il serait très difficile pour eux, en termes de repères, de basculer vers un vouvoiement qu’ils ne pourraient pas comprendre.
Mais même dans ces structures où le tutoiement est courant, il reste essentiel de maintenir la posture professionnelle indispensable à la relation d’aide. Il est cependant remarquable que dans les foyers de vie (donc non médicalisés), lorsque les résidents peuvent communiquer, comprendre et se faire comprendre, à partir d’un certain âge le vouvoiement dans la majorité des cas redevient la norme.
Le tutoiement est également très fréquent avec les enfants, voire les adolescents. Le vouvoiement pour les enfants semble, pour des raisons culturelles, inapproprié.
Pour certains adolescents, le vouvoiement peut même sembler être une marque de rejet.
Là encore, même si le tutoiement est adapté, il ne faut pas oublier que ces publics sont vulnérables. Ils nécessitent une vigilance professionnelle importante.
Faire preuve de discernement
Il est important de faire preuve de discernement dans la communication soignant-soigné.
Dans certains types d’établissements, il ne semble pas pertinent d’imposer systématiquement le vouvoiement à tous les résidents ou à tous les patients.
Ce qui importe, c’est de maintenir un seuil de respect et d’éthique professionnelle qui garantisse la protection du patient, la qualité de la relation, et la clarté du cadre.
Les équipes doivent évaluer ce seuil collectivement. L’objectif étant d’éviter des pratiques individuelles qui pourraient fragiliser la relation de soin.
Le choix du tutoiement ou du vouvoiement ne doit jamais être laissé à l’improvisation. Il engage la posture professionnelle du soignant et participe directement à la qualité de l’accompagnement.
Finalement, savoir choisir ses mots, c’est aussi savoir prendre soin.
Article intéressant à partager en équipe pluridisciplinaire pour comprendre l’importance de la juste distance dans les soins relationnels